N’importe quel chien peut mordre… et même un membre de sa famille
Les
personnes mordues par un chien le sont majoritairement par celui de la
famille ou d’un proche, et selon les études menées à ce sujet, en
France ou ailleurs en Europe, aux USA ou au Canada, les principales victimes
sont les enfants.
De
plus, dans ces bilans de morsures, les races les plus représentées ont été
celles considérées comme non dangereuses par le législateur, voire même décrites
comme « inoffensives » ! par certains professionnels
Nous
avons donc choisi d’évoquer dans cet article les agressions dont on peut être
victime de la part de son propre animal ou de celui d’un proche.
Les
conduites agressives d’un chien ne sont généralement pas mono causales,
aussi peut-il être dangereux de vouloir trop schématiser et généraliser.
C’est par l’étude minutieuse et personnalisée des contextes socio
familiaux, avec l’aide d’un spécialiste des interactions de l’Homme et du
Chien, que l’on arrivera à discerner avec précision les motivations à
l’origine d’une conduite agressive.
Dans
un souci de prévention, nous allons tout de même tenter d’éclairer quelque
peu sur les causes d’agressions du chien familier, pour aider à les éviter.
Comment
un chien en vient-il à adopter des conduites agressives sur ses proches ?
Aucun
comportement ne peut être expliqué hors de la situation dans laquelle il
apparaît. L’attitude agressive n’échappe pas à cette règle, et c’est
ainsi qu’un chien n’est jamais « méchant* » ou « agressif »,
comme cela et pour rien, au milieu de nulle part.
Quand
l’animal grogne (souvent ou occasionnellement) dans des circonstances
identiques ou variables, il envoie des « messages » que ses maîtres
ne doivent ni ignorer ni banaliser. Considérer que « ce chien a
simplement mauvais caractère », c’est déjà s’exposer à une
agression au moment où l’on ne s’y attendra pas, qui laissera dans
l’incompréhension de ce qui s’est passé, avec la peur de la récidive et
un fort sentiment d’ingratitude de la part de ce chien si chéri.
Souvent
inexplicables pour leurs victimes non informées, ces conduites agressives du
chien ont pourtant toutes (d’un point de vue canin s’entend !)
leurs motivations légitimes.
Un
comportement, que l’on peut définir comme un état temporaire, le plus
souvent adaptatif, est une réponse à ce qui est vécu par l’individu.
Pour
le comprendre, il faut donc connaître les émotions qui l’animent. On
cherchera les causes et déclencheurs dans le milieu de vie, et on examinera les
circonstances et buts recherchés par le chien qui a mordu. L’examen de la
situation portera également sur le déroulement de chacune des 3 phases d’une
séquence d’agression, et l’on pourra alors comprendre comment on a pu en
arriver à la morsure.
*
« Méchant » ne devrait pas être employé pour qualifier un chien
qui menace ou mord, car la notion de nuire à l’autre, contenue dans ce mot,
ne peut pas être appliquée au chien.
Une
conduite agressive (affrontement codifié et ritualisé) avec ses 3 phases et
leurs fonctions
C’est
l’aspect ritualisé de ces phases qui rend les choses prévisibles
par les chiens entre eux mais aussi par les humains qui en sont avertis,
et qui ainsi peuvent s’y adapter.
De
manière générale, la conduite agressive du chien qui veut -faire cesser-
ou -obtenir- se déroule en 3 étapes :
| 1ère
étape : la menace
|
La
menace est normalement destinée à intimider un individu et éviter l’attaque
proprement dite, si cela est possible. Le chien tente de prévenir l’autre
qu’il ne sera pas sans risque de continuer dans ce qu’il a entrepris. En cas
d’inefficacité, la menace sera mise à exécution par morsure.
A
noter que dans le comportement de prédation (poursuite et morsures sur proie)
la phase de menace n’existe pas : ce qui serait une bien piètre
technique de chasse, convenons-en !!
A
noter également que cette phase de menace est volontairement supprimée par un
apprentissage spécifique dans le dressage au mordant (voir + loin)
Les
principales expressions corporelles de la menace
Dans
l’attitude offensive, l’animal se tient droit et les pattes raidies, le poil
hérissé, la queue haute, les oreilles vers l’avant.
Dans
l’attitude défensive, l’animal se tient plutôt l’échine abaissée et hérissée,
la queue basse voire rabattue, les oreilles en arrière.
Ces
attitudes sont accompagnées :
| de grognements
plus ou moins sonores et/ou d’aboiements | |
| de mimiques
faciales avec museau retroussé (plus les dents sont découvertes, plus le
regard est fixe et/ou la pupille dilatée, plus c’est à prendre au sérieux !) |
La
menace : savoir la respecter
Ces
signaux canins, posturaux et sonores, parfaitement « signifiants »
entre congénères, reçoivent évidemment les réponses canines adaptées.*
Par
contre, les êtres humains décodent et interprètent souvent mal les menaces de
leurs chiens (surtout les plus jeunes enfants), et en conséquence ne produisent
pas les réponses adéquates. S’il est capital de savoir reconnaître les
signaux de menace d’un chien, il l’est tout autant de les respecter. Car si
l’animal menace, c’est pour prévenir son entourage que quelque chose
l’inquiète ou lui fait peur, l’incommode ou lui fait mal, et qu’il
souhaite que cela cesse.
Pour
échapper à l’inévitable morsure qui suit une menace non respectée, le
mieux est de ne pas insister dans la voie engagée.
(*
à noter cependant que par sélection artificielle ou par chirurgies de
convenance, l’homme a produit ou modifié des chiens qui entre eux, ont un
langage gestuel bien moins finement expressif –
par les yeux perdus sous les poils, les oreilles trop longues et
tombantes, la queue coupée, etc.)
| 2ème
étape : passage à l’acte, la morsure |
Prise
en gueule plus ou moins fortement tenue, dosée et lâchée en fonction de la
situation et de l’adversaire, la morsure n’est pas faite pour tuer sauf dans
2 cas bien particuliers*. Le chien dose, maintient puis lâche sa prise en
gueule, selon la réaction combative ou soumise de l’autre.
C’est
dans ses interactions avec sa fratrie et sa mère (jeux/batailles) au cours de
ses premières 8 semaines de vie, que le chiot apprend ces phases rituelles des
combats en dosant sa morsure (on parle d’apprentissage de l’inhibition de la
morsure). Toute la qualité de la socialisation du jeune âge d’un chiot
montre ici son importance capitale.
*cas
particuliers :
--
la poursuite, saisie et morsure dite « délabrante » d’une proie.
Nous en connaissons tous l’illustration familiale, avec la peluche (proie) que
notre chiot ou chien tient en gueule et secoue vigoureusement de droite à
gauche pour la « tuer » !!
--
le dressage au mordant, où même si l’adversaire se « soumet »
c'est-à-dire ne bouge plus, le chien continue de tenir fortement et ne lâchera
pas sans ordre du maître
| 3ème
étape : l’apaisement |
Le
« vainqueur » posant sa patte sur l’autre ou en le léchant marque
la fin du combat, pour éteindre toute velléité agressive et signaler la paix
revenue (attention donc à ne pas interpréter ces léchages et patte tendue sur
le maître qui vient de se faire mordre, pour des gestes de repentance !)
Le
stimulus déclencheur d’une agression, peut être endogène (si sa source se
trouve dans l’organisme de l’individu lui-même, par exemple une douleur,
une peur, la faim…) ou exogène (s’il provient de son environnement
perceptif, de son milieu de vie comme le comportement d’un congénère ou
d’une autre espèce). L’un de
ces stimuli pouvant éventuellement provoquer l’autre : quand le
comportement d’un autre (stimulus exogène) va éveiller la peur (stimulus
endogène).
Il
a été observé différentes formes d’agressions chez le chien, et en 1969,
l’éthologiste américain K.E Moyer en a proposé une classification qui fait
autorité et permet de les distinguer. Nous avons retenu les plus courantes, et
les examiner aidera à mieux s’en préserver au sein de la famille :
| L’agression à
caractère hiérarchique |
Entre
canidés, cette agression (pas faite pour tuer) sert à marquer sa supériorité,
à affirmer son pouvoir sur l’autre. Toujours impressionnante, parfois
violente mais souvent brève, elle est courante entre mâles. Chaque individu va
tenter de se faire plus fort, plus bruyant, plus grand qu’il n’est pour
impressionner l’autre, aussi bien dans la phase de menace que dans celle de
l’attaque. Cette agression cesse quand l’un des deux adopte une posture de
soumission plus ou moins marquée, ou bien prend la fuite.
Le
chien de la famille peut agresser de cette manière un membre de sa famille pour
défendre ou maintenir des privilèges qui lui sont laissés au quotidien, et
que l’on remet en question. Exemple très connu: le chien qui occupe
librement fauteuils et canapés, et qui grogne quand on le pousse pour s’y
installer, et va jusqu’à mordre si on insiste trop !
| L’agression par
irritation ou douleur |
Pour
tenter d’échapper à une souffrance (le pied qui lui marche dessus ou la main
qui caresse trop rudement) le chien peut grogner et mordre.
Souvent
observée chez l’animal vieillissant et plein de douleurs, malmené par un
enfant par exemple, ou lors de soins à exercer sur un animal malade, ou lors de
toilettages ou brossages répétitifs et redoutés, etc. Dans cette agression,
il arrive que la première phase de menace soit inexistante : quand on a
mal, il faut que cela s’arrête tout de suite : pas le temps de prévenir
que ça va mal !
| L’agression par
peur
|
Sans
doute la plus fréquente alors même que cette émotion est l’une des plus mal
reconnues par les maîtres.
C’est
le franchissement brusque de sa distance dite « critique »* qui fait
craindre à l’animal cette intrusion, surtout s’il n’a aucune possibilité
de fuite. C’est le cas du chien tenu en laisse qui voit s’approcher un congénère
ou un humain qui l’inquiète. Sans pouvoir fuir pour rétablir la distance
critique, il ne reste à ce chien effrayé qu’à menacer pour faire fuir ou
reculer l’autre et mordre si la menace n’a pas fonctionné.
C’est
le cas également très courant, du chien qui prend peur quand on le poursuit
pour le punir ou lui reprendre un chapardage, jusqu’à l’acculer dans un
espace restreint, derrière ou sous un meuble. Mis dans une situation sans
issue, il n’a plus d’autre ressource d’autodéfense que menacer ou même
mordre la main qui s’avance et qui veut absolument l’attraper.
L’abord
du chien par surprise (entre autre quand il dort, quand il mange…) suscite sa
peur et sa réaction peut être celle de la menace.
Dans
nombre d’agressions motivées par la peur, les 3 phases peuvent être rendues
un peu floues par l’intensité de l’émotion qui pousse l’animal à des réactions
extrêmes. On comprend que pousser ainsi un animal jusque dans ses derniers
retranchements, fait prendre de grands risques de morsures très graves parce
qu’exercées parfois avec l’énergie du désespoir par le chien.
*
distance critique : zone personnelle limite (fluctuante en fonction du
sujet, de son histoire, son état émotionnel et des contextes) que « dessine »
un individu autour de lui et dans laquelle il peut ou non tolérer une approche.
Le franchissement rapide de cette zone déclenche la peur.

| L’agression
instrumentale ou morsure dite « instrumentalisée » |
C’est
l’agression la plus dangereuse, parce que l’étape de la menace n’existe
plus.
--
Elle est le résultat d’un apprentissage volontaire dans le cas du dressage au
« mordant* ».
Le
but de cette technique est d’obtenir que le chien attaque une personne ciblée,
automatiquement et sur ordre, et bien sûr sans la prévenir, pour ne la lâcher
que sur ordre également. L’animal devient une arme, sa morsure est dite
« instrumentalisée » (à ne mettre, on s’en rend compte, que dans
des mains très expertes !), puisqu’on s’en sert comme d’un
instrument !
*Ce
dressage ne devrait être réservé qu’à des chiens qui seront employés à
des métiers de la défense et/ou de l’attaque (police, armée par ex.) et
effectués par des professionnels habilités. Pour ce qui est d’un chien de
famille qui serait dressé ainsi, on peut imaginer que dans un contexte de
stress intense l’animal se désorganise émotionnellement, et échappe au
contrôle de son maître en déclenchant une attaque violente
Ex :
un chien confronté à une situation stressante et qui se répète. Les
toilettage douloureux ou les contraintes en espace restreint se reproduisant par
exemple, signalent à l’animal que ses menaces sont inutiles et impulsivement
il passe directement à la morsure. C’est désormais l’imprévisibilité de
ses attaques qui rend l’animal dangereux.
On
l’aura compris, n’importe quel chien peut mordre, il suffit déjà pour cela
qu’il ait peur ou mal.
Et
même si pour lui le motif premier de son agression n’est pas la peur, cette
émotion colore plus ou moins tout affrontement avec un ou des membre(s) de sa
famille.
D’autres
formes d’agressions du chien existent comme l’agression redirigée (quand
l’animal ne peut atteindre ce qui
l’agresse ou lui fait peur et qui se retourne sur celui -humain ou congénère-
qui se trouve près de lui), l’agression maternelle (le cas de la mère qui
protège ses petits), l’agression territoriale, ou encore celle liée à la
convoitise ou possession de nourriture ou d’objet … Ces morsures sont un peu
moins nombreuses, au moins parce que beaucoup savent s’approcher d’une mère
et de ses petits avec précautions et comprennent qu’il ne faut pas déranger
un chien qui mange, sous peine, chez certains sujets sensibles, de déclencher
les plus grandes (et légitimes) inquiétudes.
Co-rédaction
de Danièle Mirat : http://www.communicanis.com
et
Laurence Bruder Sergent :
www.comportement-canin.com
Comportementalistes spécialistes des relations Homme/Chien
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