Bob et Tom
ou comment les chiens perçoivent leurs conditions d'élevage ?
pour le magazine Atout Chiens décembre 2005
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Dans
l’exercice de ma profession de comportementaliste, je rencontre
quotidiennement des propriétaires de chiens qui, quoique très bien attentionnés,
les considèrent encore trop souvent comme des humains à la différence prêt
qui ne disposeraient pas du langage verbal. Pourtant le fonctionnement d’un
chien, ses codes de conduite, ses moyens de communication et ses modes de pensée
sont fondamentalement différents des nôtres.
J’ai donc imaginé
faire parler les chiens en espérant que cette empathie aidera quelques propriétaires
à considérer différemment leurs compagnons, à mieux les comprendre et les
considérer autrement.
Nous commençons
cette série d’articles par les premières semaines de la vie du chiot.
« Je m’appelle Tom, je suis né dans un élevage à la campagne, parmi une trentaine d’autres chiens qui ont tous une apparence distincte de la mienne. Il paraît que nous sommes de race différente. Moi ce que je sais, c’est que nous sommes tous des chiens. Certains d’entre nous sont de très bons gardiens, d’autre adorent nager et ramener des mannequins à la berge, d’autres encore cherchent le gibier comme personne. Ma spécialité, c’est la garde de troupeau de moutons.
Lorsque j’ai eu cinq semaines, notre éleveur a décidé que nous n’avions plus besoin de notre mère, il nous a donc séparé, mes compagnons de portée et moi, de notre génitrice. Elle nous a un peu manqué. Nous commencions à peine à jouer ensemble avec mes frères et soeurs, nous faisions la découverte de notre environnement, de notre corps et de ses possibilités, et il y avait parfois des dégâts. Une éducatrice ou un éducateur canin (eh bien oui, ce que vous appelez les éducateurs canins sont pour nous des éducateurs humains ! un éducateur canin… c’est un chien !) nous aurait bien aidé à acquérir les autocontrôles qui nous seront utiles lorsque nous serons adultes. »
L’avis
de la comportementaliste :il
est bien dommage que des chiots soient séparés si jeunes de leur mère, car
elle est indispensable à leur apprentissage de la vie. Elle les laisse prendre
des initiatives mais intervient en cas de danger, ou lorsqu’une leçon s’avère
nécessaire. Par exemple, elle leur apprend à doser la force de
leurs mâchoires, puisqu’ils peuvent faire mal lorsqu’ils tètent ou
qu’ils jouent ensemble brutalement. La plupart des propriétaires de jeunes
chiots se plaignent des mordillements de leur jeune compagnon : c’est la
conséquence directe du non apprentissage de l’inhibition de la morsure.
Plus encore, la
mère (ou n’importe quel chien adulte qui est en charge de la portée) est un
modèle : les chiots l’observent et par mimétisme reproduisent ses
comportements : la
peur, la crainte de l’humain et des autres chiens ou au contraire
l’assurance, l’intrépidité, la confiance en soi face aux situations de la
vie de tous les jours. Sans cette possibilité de mimétisme, sans un repère,
comment les jeunes vont-ils se
construire ? En se forgeant tant bien que mal leurs propres règles en fonction
des expérience vécues ou non vécues.
« Un jour, des gens sont venus
nous voir, nous avons eu le droit de sortir de nos cages. On nous a brossé,
parfumé, coiffé. Quelle horreur. J’ai vu un couple d’humains, ils étaient
bien sympathiques. Ils se sont accroupis, ont tapé dans leurs mains, nous ont
fait plein de câlins. Ils ont parlé entre eux, je n’ai rien compris, mais au
bout de quelques minutes, je me suis retrouvé avec un morceau de cuir autour du
cou, et une longue corde qui pendait de mon collier. On m’a mis dans une cage,
puis dans une voiture (qu’est ce que cela fait comme bruit cette chose !)
qui se déplaçait, et je n’ai plus jamais revu le lieu où je suis né. J’avais
8 semaines quand je l’ai quitté.
J’ai un voisin, Bob, qui lui, est né en montagne, au milieu des vaches, des tracteurs et des moutons. Lui, il est resté avec sa mère pendant six mois avant de partir vivre avec des humains.
A vrai dire, il n’a pas vraiment eu plus de chance que moi, car tous les deux, nous avons beaucoup de mal à nous habituer à notre nouvelle vie.
Bob n’avait jamais vu de bicyclettes, d’enfants qui jouent, crient, s’agitent dans tous les sens. Il ne connaissait que les chats avant d’arriver dans sa nouvelle famille, car il y en avait plein chez son ancien maître, mais les autres chiens, qu’ils soient blancs, marrons ou beige, le terrorisent. Lui qui est grand et noir, et il n’avait jamais vu de chiens plus petits ou d’une autre couleur que la sienne. Il a du mal à s’y faire, d’ailleurs, dès qu’il en croise un, il grogne, aboie, montre les dents. A mon avis, il a peur parce qu’il ne connaît pas. Par contre, il veut toujours jouer avec les chats qui malheureusement s’enfuient à toute vitesse en le voyant. Bob ne voit donc pas grand monde : il ne peut jouer avec les chiens qu’il menace par crainte, ni avec les chats qui le fuient, ni avec les enfants parce qu’il est trop brutal. »
Débriefing
de la comportementaliste :
alors
que Tom a été séparé trop tôt de sa fratrie et n’a donc pas profité des
interactions avec ses congénères pour apprendre les autocontrôles de base,
Bob, lui, est resté trop longtemps dans un milieu très pauvre en stimulations.
Tous les deux se trouvent donc dans l’incapacité de s’adapter au tumulte de
la ville, à l’agitation citadine, aux bruits de la circulation.
Tom a eu la
chance de connaître des chiens d’aspect différent, il n’est donc pas
terrorisé à l’approche d’un autre chien, mais malheureusement, il a du mal
à communiquer avec Bob parce
qu’il n’a pas eu le temps d’apprendre toutes les bases de la communication
canine. Cinq semaines, c’est bien trop court pour apprendre le langage
des chiens, il y a forcément des manques. Par exemple, il interprète mal les
attitudes des chiens rencontrés, et ne réagit pas toujours de façon adéquate
à leurs tentatives d’établir un contact.
Bob
est encore plus asocial que Tom, au point que ses propriétaires le promènent
le soir ou dans des lieux déserts pour éviter les bagarres.
L’un
comme l’autre ne sont pas familiarisés aux enfants, il faut donc que leurs maîtres
soient très vigilants lorsqu’ils en rencontrent, car les réactions des deux
chiens face à ce qui, pour eux, représente une inquiétante étrangeté
peuvent être inattendues, voire brutales. Par peur.
En
conclusion, si vous projetez d’acquérir un chiot, veillez bien à observer
les conditions dans lesquelles la portée à vu le jour. Ne prenez jamais un
chiot de moins de 8 semaines, quel que soit le contexte dans lequel il a grandi.
Par contre, si l’environnement vous paraît favorable en stimulations, vous
pouvez sans problème adopter un chiot qui soit un peu plus âgé. En effet,
s’il a grandi sur des bases solides, il s’adaptera sans trop de difficultés
à un nouveau milieu. Essayez quand même de choisir un chiot ayant grandi dans
un milieu proche de celui dans lequel il va évoluer avec vous, cela lui
facilitera grandement son acclimatation à sa nouvelle vie.
Laurence Bruder Sergent, décembre 2005, pour le magazine Atout Chiens